Par Adib Bencherif

 La collecte de données sur le terrain est finalement terminée ! Enfin ! Pour ma part, je me revois terminer mon enquête ethnographique au Mali et au Niger et revenir au Canada. À peine arrivé à l’aéroport international Pierre-Elliot-Trudeau de Montréal, quelques millièmes de seconde après le premier soupir de soulagement, une question se mit à accaparer mes pensées : « et maintenant ? ». Cet état, on l’a tous partagé ou on s’apprête à le (re-)vivre suite à la fin d’une enquête. L’idée n’est pas de parler des défis qui attendent l’ethnographe lorsque le chercheur revient du terrain. Il s’agit ici de tenir une réflexion d’ordre plus général en m’inspirant de ma propre expérience. Bien des « terrains » (archives, bases de données, études cliniques, stage pratique, ethnographie etc.) sont difficiles et ils ont tous leurs défis respectifs. Le retour à la « réalité » et au monde académique, sans avoir eu nécessairement à s’expatrier, peut donc être un choc pour beaucoup d’entre-nous. Que faire pour retrouver une vie académique minimalement saine ? Voici 4 astuces qui ont jalonné mon parcours, que j’ai suivi de manière plus ou moins constante mais qui m’ont grandement servi pour effectuer un retour à l’écriture qui ne soit pas trop abrupte.

  • Accepter le temps de décantation :

Inévitable. Il faut décanter. Ok, vous avez amassé une quantité d’informations formidable. Si vous procédez par induction, il est même possible qu’il y ait une bonne part qui ne concerne pas spécifiquement votre question de recherche, qui soit périphérique, voire qui vous incite à la reformuler. C’était mon cas…Une fois que que le temps de décantation est accepté comme nécessaire, il est possible de commencer à entretenir un rapport plus serein dans les étapes de retranscription, de structuration et de codage des données collectées. Les astuces qui suivent sont inter-reliées à celles-ci et contribuent aussi à la faciliter.

  • Exorciser par les conférences, les ateliers et les workshops :

De la frustration… Des blocages dans l’écriture… Des contradictions dans l’analyse… De l’opacité dans les données… Ou encore une envie de partager ses trouvailles ? Les conférences, les ateliers, les workshops servent à répondre à tout cela. Ils peuvent arriver à différentes étapes de vos réflexions et de vos écrits (chapitres de thèse, chapitres de livre ou articles scientifiques). Il ne faut pas s’en priver car c’est une occasion d’avoir des commentaires, des questions de nos pairs mais surtout de tester nos articulations d’idées et l’intelligibilité de notre pensée. Ces évènements permettent donc de raffiner notre pensée. Ce premier point est évident, d’accord. Mais plus que cela, les conférences ont aussi une vertu cathartique. Elles nous permettent d’exprimer ce qui nous anime, de ranimer notre passion, de nous rappeler pourquoi on aime tant se torturer l’esprit et puis de partager avec les membres de sa communauté épistémique (ou pas). L’être humain est un animal social. Les étudiant.e.s au cycle supérieur aussi. Ne négligeons donc pas ces moments. 

  • Décanter par la pluralité des écrits :

« Publish or perish ». Un triste adage maintenant au cœur de la réalité académique que l’on répète à l’envie jusqu’à s’en étrangler. Néanmoins, multiplier les écrits a aussi quelques avantages et peut être salvateur. Cela permet aussi de poser et d’articuler ses pensées avec diverses contraintes d’espace (7000 – 9000 mots environ pour un article scientifique, 6000 mots pour un chapitre de livre, 900 mots pour un article de presse). On se retrouve alors en fonction des formats à chercher à expliquer de la manière la plus adroite, succincte, didactique et dense possible nos arguments. Et ces écrits constituent aussi des sources nourricières pour s’approprier et digérer les données collectées et pour s’attaquer par la suite à la thèse, si d’aventure elle n’est pas écrite sous forme d’articles scientifiques.

  • Ne pas se laisser consumer par le feu du dragon[1]:

Malgré que notre recherche nous passionne, il faut prendre du recul et éviter de s’enfermer dans une relation exclusive avec celle-ci. Cela implique de parler d’autres sujets avec ses proches et de conserver une curiosité pour le monde extérieur à l’académique. Pour y parvenir, il convient par exemple d’avoir d’autres loisirs. Au cours des retraites d’écriture organisées par l’association Thèsez-vous – une agréable communauté d’étudiant.e.s en maitrise et au doctorat solidaire dans l’exercice d’écriture – les étudiant.e.s doivent se présenter, énoncer leur objet de recherche en trois concepts et dire un de leurs loisirs. Les premières fois, les étudiant.e.s sont désarçonné.e.s et ont du mal à trouver des loisirs dans leurs occupations. Lors de ma première participation en 2017, ce fut aussi pour moi une prise de conscience que je devais faire un effort pour conserver un plus grand équilibre de vie. J’ai donc pris sur moi, réapprenant à accorder du temps aux autres sphères de ma vie et à avoir quelques loisirs connexes. Depuis, l’écriture est redevenue sereine et fluide.

 

Adib Bencherif est doctorant à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa. Sa thèse met l’accent sur une étude comparée des récits des élites touarègues au Mali et au Niger. Il a notamment publié dans Mediterranean Politics, Terrorism and Political Violence, Politique africaine et la Revue canadienne des études africaines.

[1] Les amateurs et amatrices de Game of Thrones comprendront qu’il faut se construire de manière plus équilibrée que Daenerys Targaryen et ne pas chercher à tester son immunité au feu. #Improbable_Spoiler