Par Clothilde Parent-Chartier

Dans le cadre de mes études à la maîtrise, j’ai choisi d’étudier les facteurs de résistance à l’accès des femmes à la terre dans la région du  Fuuta, au Sénégal. Parce que j’avais l’intention d’offrir des éléments de réponse originaux à ces questionnements et parce que je jugeais qu’il était indispensable que je m’imprègne des réalités locales pour bien saisir les subtilités de ma problématique, il me fallait réaliser une enquête de terrain. J’ai donc décidé de séjourner plusieurs mois dans une famille de Golléré, une commune du Fuuta.

J’ai choisi de structurer ma thèse en fonction d’une méthodologie et d’une épistémologie féministes qui remettent drastiquement en question la « sacralité de l’objectivité » privilégiée par de nombreuses méthodes scientifiques. Cette méthodologie féministe encourage plutôt les chercheur(e)s à s’engager auprès des participants en leur faisant part de leur propre expérience (Dagenais, 1987). Les échanges qui découleront de ce partage entre chercheur(e)s et participant(e)s seront nécessairement plus riches.

Face à cela, il m’a fallu réfléchir sur ma « positionnalité ». Je me suis donc interrogée sur les incidences que mon « profil » pouvait avoir sur la partialité de ma recherche. Ces incidences se sont manifestées autant de mon côté, lorsque j’ai procédé à la collecte des données, que du côté des participants dans leur manière de me concevoir et de répondre aux questions. En effet, les « divisions sociales » qui existent entre un.e chercheur.e et un.e participant.e  vont nécessairement affecter la dynamique qui s’installera lors des échanges qu’ils auront ensemble. Dans mon cas, ma condition de jeune femme occidentale, éduquée, célibataire et convertie à l’Islam a très certainement influencé la façon dont j’ai été perçue et reçue par les participant.es à ma recherche. Par exemple, les Imams, a priori méfiants, ont accordé une importance toute particulière à mon récit de conversion et m’ont longuement questionné sur mes connaissances de la religion, avant que je puisse les interroger à mon tour.

Aussi, en habitant au sein de la commune, j’ai pu vivre de nombreuses situations imprévues qui ont constitué des occasions d’apprentissage considérables. Les discussions informelles ont également été de véritables mines d’or d’informations, probablement encore plus riches que les entrevues formelles. Par exemple, je partageais ma chambre avec une jeune fille de vingt ans avec qui je me suis rapidement liée d’amitié de même qu’avec ses propres amies. J’ai pu ainsi établir un contact privilégié avec ces jeunes filles. Sur le plan de la recherche, ces conversations m’ont grandement informée sur les préoccupations et les perceptions de ces jeunes filles. Malheureusement, je n’ai pu entretenir ce genre de relations avec des jeunes garçons puisque les pressions sociales m’empêchaient de me rapprocher amicalement des hommes célibataires. Cette situation illustre parfaitement la dichotomie avantages/inconvénients que peut avoir la positionnalité du/de la chercheur.e sur le déroulement de sa recherche.

Le double objectif des recherches féministes est de produire des connaissances utiles tout en mettant de l’avant le projet politique d’enrayer les rapports genrés inégaux. Il est alors essentiel de reconnaître d’entrée de jeu que le fait de relater les réalités vécues par les participant.es alors que je suis une « outsider » est une responsabilité à ne pas prendre la légère. Cette prise de conscience m’a ainsi obligée à me questionner sur comment y arriver de façon à ce que les rapports de pouvoir entre chercheure et participantes soient reproduits le moins possible pour que la recherche soit réellement « pour et avec les femmes » (Dagenais, 1987).

Voici quelques conseils pratiques et pistes de réflexion à envisager pour y arriver :

-Toujours maintenir une position critique et réflexive quant à l’interprétation que je fais des données recueillies en fonction de mes préjugés et des divisions sociales.

-Être transparente et expliquer aux participant.es les objectifs et les valeurs qui sous-tendent la recherche.

-Laisser aux participant.es le choix du lieu de rencontre pour favoriser une atmosphère propice aux échanges.

-Instaurer un climat d’entrevue empathique et ne pas limiter le partage d’expériences entre chercheur.e et participant.es.

-Avoir recours à des interprètes et/ou des informateurs clefs « insiders ».

-Partager les résultats de la recherche avec les participant.es qui le désirent et trouver des moyens alternatifs pour ceux/celles qui n’ont pas accès à Internet, par exemple.

-Donner l’occasion aux participant.es de nuancer/reformuler les concepts de base et les hypothèses initiales de la recherche et d’identifier les questions importantes en fonction de leurs propres expériences pour favoriser une recherche de type participative basée sur les discours.

-S’adapter au discours des participant.es pendant les entrevues en fonction de la dynamique qui émerge et de ce qui est observé; ce qui nécessite de faire preuve de souplesse vis-à-vis le questionnaire initial.

Référence

DAGENAIS, Huguette (1987). « Méthodologie féministe et anthropologie : une alliance possible ? », Anthropologies et sociétés, vol. 11, no 1, p. 19-44

 

Clothilde Parent-Chartier est candidate au doctorat en développement international à l’Université d’Ottawa. Elle s’intéresse particulièrement aux enjeux reliés aux inégalités entre les genres et à l’accès aux ressources par les femmes.